Ecrivain, journaliste, résistant, René Tavernier (1915-1989) s'est replié à Lyon pendant la guerre de 39-45. C'est, là, entre Rhône et Saône que son fils Bertrand, le cinéaste, est né. Le père, lui, fut président du "Pen Club français", seule organisation mondiale d'écrivains reconnue par l'Unesco. Comment décrire ce quartier de Montchat dont le nom prête à sourire, sans me souvenir du temps où je le connus, temps étrange de Lyon libre, de Lyon occupé, de Lyon résistant, où j'avais si souvent l'impression, en regardant le soir tomber sur la ville, d'être dans le donjon d'une vaste prison. A Montchat, les maisons participent déjà à cet aspect plat, dur et même hostile que l'on rencontre dans l'Isère : construites en pisé avec ces cailloux ronds du Rhône qui apparaissent comme des amandes dans le nougat, elles s'ordonnent dans un quartier paisible dont nombre de rues portent le nom ou simplement le prénom des membres d'une famille qui posséda en ce lieu une vaste propriété, lotie depuis peu. C'est ainsi que les Richard-Vitton et leurs enfants passent à la postérité et qu'autour de leur petit château s'arrange une ville de province. Non une banlieue de Lyon, mais une petite cité avec sa vie à soi, profondément paisible, dont le centre est l'église, insignifiante d'architecture mais par là même peut-être plus représentative de sa fonction de mère-poule groupant ses poussins. C'est avec le brouillard d'automne que Montchat se transfigure et que ce quartier apparemment banal revêt un aspect insolite. En certains endroits, la ville n'est pas parvenue à effacer entièrement le souvenir de la campagne. De petits clos où caquètent des poules, des potagers, quelques jardins entourant des maisons où les bourgeois des générations passées venaient se reposer et respirer un air plus vif, à peine dégourdi des neiges alpines, les cèdres et les pêchers, les platanes et les poiriers, ces gentils jardinets, ces plates-bandes de fleurs touchantes, ces murs et ces portails qui prêtent à rêver, ces rangées de petites maisons basses prennent avec l'ouate grise de novembre une beauté d'un autre monde ; celle que vous inspire l'impérieux désir de rentrer chez soi et de s'y confiner tous volets fermés. N'est-ce pas là le secret de ce quartier excentrique de si peu mériter cet adjectif mais d'exister si complètement par soi-même en invitant surtout à la vie intérieure." |
